Pourquoi 'Banque mondiale' et 'agroécologie' ne font pas bon ménage?

October 15, 2019
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CADTM

Renaud Vivien

La Banque mondiale (BM) a pour mission officielle « de mettre fin à l’extrême pauvreté dans le monde et de favoriser le partage de la prospérité » à travers l’action des cinq institutions qui la composent [3]. Loin de n’être qu’un bailleur de fonds, la BM est donc un groupe constitué de cinq branches : la BIRD, l’AID, la SFI, l’AMGI et le CIRDI. Passons brièvement ces institutions en revue afin de comprendre le rôle de chacune.

La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) est la première à voir le jour. Créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis) en même temps que le Fonds monétaire international (FMI), elle compte, en 2019, 189 États membres. Son but initial était d’accorder des prêts pour la reconstruction de l’Europe occidentale après la seconde guerre mondiale afin qu’elle reste une alliée stable de Washington, dans le contexte de la guerre froide. Très vite supplantée par le Plan Marshall des États-Unis, la BIRD s’est alors tournée vers le financement du « développement » des pays du Sud [4]. Par ailleurs, la BM fournit aux pays dits en « développement » (PED) une assistance technique sous la forme de conseils stratégiques, d’études et de rapports. Comme l’explique la BM sur son site internet, « les travaux analytiques de la BM constituent souvent le socle de ses opérations de financement et permettent d’orienter les investissements des pays en développement eux-mêmes » [5]. Or, comme nous allons l’analyser, les principaux rapports et études de la BM véhiculent une certaine vision idéologique de l’agriculture aux antipodes de l’agroécologie.

En 1956 est créée la deuxième institution : la Société financière internationale (SFI) dont le rôle est de financer le secteur privé dans les pays du Sud (dont l’agrobusiness), tandis que l’Association internationale de développement (AID), fondée en 1960, prête directement aux gouvernements des pays dits « les moins avancés » (PMA). En 1966, est mis en place le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) qui abrite encore en 2019 la majorité des tribunaux d’arbitrage chargés de trancher les litiges entre les investisseurs privés et les États, sur la base des accords de commerce et d’investissement [6]. L’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI), qui offre des assurances aux entreprises privées contre les risques politiques dans les PED vient compléter le groupe BM en 1988.

La BM a en commun avec son organisateur sœur, le FMI, de reposer sur des règles de fonctionnement anti-démocratiques avantageant les pays les plus puissants et ce, pour deux raisons principales. Primo, depuis sa création en 1944, une règle tacite veut que la présidence de la BM soit réservée à un ressortissant des États-Unis [7]. Secundo, les droits de vote octroyés aux États dépendent très largement du poids économique du pays. Contrairement à l’Assemblée générale de l’ONU où chaque pays possède une seule voix, le système qui prévaut à la BM peut se résumer ainsi : 1 $US = 1 voix. Ce système est d’autant plus inégalitaire qu’il confère un véritable droit de veto aux États-Unis qui peuvent, à eux seuls, bloquer toute réforme de l’institution comme une modification de la répartition des droits de vote. En effet, toute décision importante requiert une majorité de 85 % des droits de vote. Or, les États-Unis ont toujours détenu plus de 15 %. Contrairement à un actionnaire d’une entreprise, un pays n’a donc pas les moyens d’accroître sa quote-part en augmentant sa contribution financière si les États-Unis s’y opposent. Le système est donc cadenassé. Ajoutons que le conseil des administrateurs de la BM est composé de 25 membres dont 6 représentent exclusivement les intérêts de leurs pays. Les 6 États disposant d’un siège propre en 2019 sont : les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et la Chine. Les autres États sont répartis dans 19 groupes dirigés par un directeur qui les représente au Conseil des administrateurs. La Belgique se trouve dans le groupe qui pèse le plus, en terme de droits de vote [8].


Répartition des droits de vote entre les administrateurs de la BIRD (au 1er août 2019)

Pays % Groupe présidé par % Groupe présidé par %
États-Unis 15,67 Autriche (dont fait partie la Belgique) 4,78 Pakistan 3,05
Japon 7,88 Mexique 4,69 Islande 3,05
Chine 4,37 Pays-Bas 4,13 Thaïlande 2,92
Allemagne 3,96 Canada 4,01 Russie 2,86
France 3,71 Corée du Sud 3,98 Koweït 2,79
Royaume-Uni 3,71 Brésil 3,76 Arabie Saoudite 2,74
    Inde 3,59 Uruguay 2,29
    Italie 3,39 Cameroun 2,05
    Suisse 3,06 Ouganda 1,93
        Nigeria 1,64

Source : Banque mondiale [9]

Cette surreprésentation des États les plus riches dans les organes décisionnels de la BM, qui la contrôlent de fait, permet en partie de comprendre les politiques qui recommandées ou directement imposées par cette organisation dans le secteur de l’agriculture.

 Une vision dogmatique du développement basée sur les monocultures et le libre-échange

Dès les années 1960, les PED sont encouragés par la BM à se spécialiser dans des cultures d’exportation pour financer leur développement. Héritée de la colonisation où le Sud était assigné à fournir les matières premières aux pays industrialisés, cette vision du « développement » reposant sur l’exploitation du sous-sol (ressources minières) et du sol (cacao, café, coton, hévéa, sucre, thé, etc..) se justifie principalement par les nécessités liées au remboursement de la dette publique. En effet, suite aux grandes vagues de de décolonisation, les pays du Sud - dont certains ont hérité dès leur indépendance d’une dette coloniale en violation du droit international [10] - ont été encouragés par la BM à s’endetter afin de rattraper leur soi-disant retard économique [11]. La solution unique proposée par la BM aux PED, pour se connecter au marché mondial et rembourser leurs dettes, était alors d’exporter leurs ressources naturelles (dont certains produits agricoles) vers les pays industrialisés qui en ont besoin [12]. Ainsi, chaque pays s’est spécialisé dans quelques produits d’exportation au détriment des cultures vivrières afin de se développer économiquement et rembourser ses dettes extérieures. Cela a aussi rendu les pays du Sud dépendants des cours des matières premières fixés dans les bourses situées au Nord (Chicago, Londres, etc.) et donc, de plus en plus vulnérables aux chocs extérieurs. Ce modèle de développement promu par la BM, basé sur l’endettement excessif et l’exportation, a in fine créé les conditions de l’éclatement de la crise de la dette du tiers-monde en 1982 [13].

Suite à l’éclatement de cette crise, les créanciers ont adopté une stratégie commune pour sauver leurs créances, dont la majorité étaient détenues par les grandes banques privées, en élaborant les Plans d’ajustement structurels (PAS). Leur gestion a été confiée à la BM et au FMI. La mise en œuvre des PAS par l’emprunteur était la condition sine qua non pour obtenir de nouveaux prêts… destinés en priorité au remboursement des anciennes dettes.

Les PAS ont eu un effet dévastateur sur la paysannerie locale au Sud et annihilé toute possibilité de souveraineté alimentairePrimo, les PAS rebaptisés dans les années 1990 « DSCRP » (Documents stratégiques pour la croissance et la réduction de la pauvreté [14]) imposent et approfondissent la logique - vue précédemment - basée sur les monocultures et l’exportation en vue du remboursement prioritaire de la dette [15]. Secundo, les créanciers imposent aux pays endettés la suppression des barrières douanières. Cette mesure était censée bénéficier aux populations qui pourront acquérir les produits les moins chers sur le marché mondial. Or, cette politique instaure une concurrence faussée entre, d’un côté, les produits locaux non subventionnés (la suppression des subventions aux produits et services de première nécessité tels que pain, riz, lait, sucre se trouve au menu des PAS) et, de l’autre, les productions étrangères du Nord très souvent subventionnées. Cette situation déséquilibrée a conduit inexorablement à la destruction d’emplois et à la disparition progressive de la paysannerie locale au Sud. À terme, les pays sous ajustement structurel sont alors devenus dépendants de l’« aide » étrangère pour se nourrir.