En Tanzanie, la nature reste reine

February 13, 2020
Source
GEO

Du Serengeti à Selous, la nature est reine. Avec quatre millions d’animaux sauvages, dont les célèbres big five, la Tanzanie possède un trésor, essentiel pour elle. Et pour toute la planète.

Partout, à Marera, on devine leur passage. Dans ce petit village peuplé de représentants de l’ethnie iraqw et situé entre la zone de conservation du Ngorongoro et le parc national du lac Manyara, dans le nord de la Tanzanie, le sol s’est affaissé par endroits sous le poids des éléphants. Lors de leurs déplacements, les pachydermes ont tendance à dévorer et à piétiner les cultures qui se trouvent sur leur route. A commencer par les citrouilles, une des spécialités de la région qui fait leur régal. Derrière leurs larges empreintes finissent d’ailleurs souvent par pousser des plants issus des graines présentes dans leurs déjections. Alors, pour limiter les dégâts, à Marera, chaque famille envoie un homme faire le guet autour des champs durant les nuits, de janvier à août, entre le moment où citrouilles et pois d’Angole commencent à pousser et la récolte. A l’abri d’une petite hutte en chaume perchée dans les arbres, ils restent à l’affût jusqu’à l’aube. Si les éléphants approchent, les veilleurs tambourinent sur des percussions ou soufflent dans des cornes de bœuf pour les chasser. Il n’est pas toujours facile de vivre dans ce pays où règne une abondante faune sauvage !

La Tanzanie compte 22 parcs nationaux

Quatre millions d’animaux, dont des milliers d’espèces d’oiseaux, de reptiles, de poissons et d’insectes, ainsi que 430 espèces de mammifères, comme l’élégante girafe, emblème national, ou le kipunji, petit singe échevelé découvert en 2005 dans la forêt protégée de Ndundulu. Et bien sûr les big five, popularisés par Ernest Hemingway dans les Neiges du Kilimandjaro, ces grands mammifères autrefois les plus chassés, éléphants, rhinocéros, lions, léopards et buffles… La renommée des grands espaces tanzaniens n’est plus à faire. Au XIXe siècle, cette colonie britannique était un immense terrain de jeu pour riches amateurs de trophées. Au point que les big five frôlèrent l’extinction. Aujourd’hui, même si elle n’est pas interdite, la chasse aux fauves est strictement réglementée. Et pour cause : la Tanzanie a tout intérêt à veiller au grain. Sa faune a attiré, en 2018, 1,5 million de touristes et généré 2,2 milliards d’euros de revenus. Le pays est divisé en une mosaïque de zones protégées qui couvrent un tiers du territoire national. Une proportion record en Afrique. Pièces maîtresses de cet aménagement : vingt-deux parcs nationaux, au sein desquels toute activité humaine, hors tourisme, est interdite. A ceux-ci s’ajoutent des réserves et zones de conservation, où l’homme et l’animal cohabitent tant bien que mal. Résultat : le déclin de certaines espèces animales, éléphants et lions en particulier, a été enrayé. Mais dans ce pays encore largement rural et en pleine poussée démographique (avec cinquante-sept millions d’habitants, il est presque six fois plus peuplé qu’en 1960), les hommes en paient parfois le prix fort. Les populations ont besoin de davantage de terres pour la culture et l’élevage. Les animaux – et le tourisme –, d’une biodiversité riche. Les conflits fonciers se multiplient. Comment résoudre cette équation ?

Au volant de son 4x4, à quelques kilomètres au sud du cratère du Ngorongoro, Roimen Lelya Olekisay raconte qu’il était autrefois le chasseur de lion «number one» chez les Masai. Depuis six ans, le quadragénaire débusque toujours les félins, mais ne cherche plus à les mettre à mort. Au contraire. Il a troqué ses boucles d’oreilles et le shuka, la toge masai, contre un T-shirt au logo de l’ONG Korongoro People’s Lion Initiative, ou KopeLion, un programme de sauvegarde financé par la Suède. Avec l’aide de vétérinaires, il a posé des GPS sur plusieurs lions, chefs de clans. Chaque jour, Roimen et ses vingt-cinq collègues écument les 8 300 kilomètres carrés de la zone de conservation du Ngorongoro pour s’assurer que les fauves vont bien, encourageant aussi les éleveurs à éviter d’emmener leur bétail paître trop près. «Si des vaches ont été dévorées, j’insiste : il ne faut pas chercher à se venger en tuant les lions, dit Roimen. C’est passible d’emprisonnement.» Depuis qu’il a commencé à travailler pour KopeLion, en 2013, le nombre de lions dans la zone qu’il couvre est passé de vingt-cinq à quarante-cinq. Roimen connaît la personnalité de chacun des fauves. Le plus fameux est Calamass, «intelligent». Il lui a fallu trois ans pour parvenir à lui poser un collier GPS autour du cou. «A chaque fois que je venais avec un vétérinaire pour l’endormir, il était caché, se souvient-il. Je ne le voyais que lorsque j’étais seul.»

Les masai expulsés au profit de la préservation des écosystèmes locaux

Mais la belle histoire de Roimen Lelya Olekisay reste une exception en terre masai. Sa communauté, comme les autres ethnies tanzaniennes, paye depuis longtemps un lourd tribut à la préservation de la nature. Lors de la création, en 1951, du Serengeti (la «plaine sans fin» en langue maa), le plus célèbre et plus ancien des parcs nationaux tanzaniens, les éleveurs masai furent expulsés par milliers, relégués avec leurs troupeaux dans la zone de conservation du Ngorongoro située plus à l’est. Coincés à proximité des grands corridors de migration sur lesquels, de décembre à juin, affluent des milliers d’animaux. Puis, au fil des années, le gouvernement n’a cessé de les évincer de ces espaces, peu à peu sanctuarisés au profit du tourisme. En août 2017, des milliers de villageois masai ont ainsi été évacués et 185 de leurs boma, les villages, brûlés sur ordre du gouvernement pour les décourager de revenir dans la région de Loliondo, proche de la frontière kenyane. Objectif assumé : «préserver les écosystèmes locaux». En 2018, le Oakland Institute, un think tank californien, a dénoncé la brutalité dont ces populations font l’objet, évoquant la «destruction d’un mode de vie» et soulignant que la réduction des terres risquait d’aggraver la malnutrition chez les Masai. D’autres études considèrent à l’inverse que le pouvoir ne va pas assez loin. Dans un article publié dans Science en mars 2019, une équipe de chercheurs internationaux estiment que dans les zones tampons, où la population a quintuplé ces dix dernières années, l’abondance du bétail a restreint l’espace et la quantité d’herbe nécessaires aux gnous, aux zèbres et aux gazelles durant leur migration.