Déplacement et Spoliation des Populations en Tanzanie

July 4, 2019
Source
ritimo

Au cours des quatre-vingts dernières années, les Maasaï ont été déplacé·es et spolié·es de leur terre et de leurs moyens d’existence dans le nord de la Tanzanie, tout cela sous couvert de « conservation ». Cet article décrit les origines de cette dépossession jusqu’aux luttes actuelles et appelle à la solidarité internationale en faveur des Maasaï.

« On estime que 50 % des zones protégées dans le monde ont été établies sur des terres traditionnellement occupées et utilisées par les peuples autochtones. » – Rapporteure spéciale des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz [1].

Si le nom du parc national du Serengeti est bien connu de beaucoup de gens dans le monde et évoque des images de la grande migration des gnous, des paysages de savane panoramiques et des acacias emblématiques, depuis des siècles, la région abrite des éleveurs nomades, notamment le peuple autochtone des Maasaï. Malgré cette longue histoire de cohabitation et de gestion du territoire, au cours des quatre-vingts dernières années les Maasaï du nord de la Tanzanie doivent subir des réinstallations, des expulsions forcées, la marginalisation, la violence et une oppression permanente. Et tout cela au nom de la conservation. [2]

Les origines du parc national du Serengeti remontent à 1940, quand le gouvernement colonial britannique a adopté une ordonnance relative à la chasse visant à protéger les espèces sauvages de la région. [3] Si la loi contenait des restrictions sur les établissements humains dans la région et sur l’utilisation du territoire, elle exemptait de ces règles les personnes nées ou résidant dans le parc et n’avait donc pas initialement d’incidence sur les Maasaï. [4]

Toutefois, dans les années qui ont suivi sa création, des pressions, émanant notamment de groupes de conservation internationaux tels que l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et la Société zoologique de Francfort, ont été exercées pour renforcer les restrictions sur les activités humaines.  [5] En 1957, une « commission d’enquête » dirigée par les Britanniques a proposé de scinder le parc national de Serengeti de l’époque en deux régions. Une région deviendrait le parc national du Serengeti, où toute occupation humaine, y compris celle des Maasaï, serait interdite. [6]. Il a été proposé que la deuxième région, qui prendrait le nom d’Aire de conservation de Ngorongoro (NCA), devienne une zone d’utilisation polyvalente avec trois objectifs : la conservation des ressources naturelles, la protection des intérêts des groupes autochtones et la promotion du tourisme. [7]

Afin de mettre en application ces projets, le gouvernement colonial devait persuader les Massaï, qui habitaient dans le Serengeti depuis des siècles, de quitter les lieux. Il a été dit aux Maasaï qu’en échange de leur départ des plaines, ils pourraient habiter dans la nouvelle zone de conservation de Ngorongoro et on leur a promis, entre autres, de développer de meilleures ressources en eau. [8] Ils ont finalement accepté et leurs promesses de quitter le Serengeti ont été inscrites dans deux lois adoptées en 1959. Mais, en revanche, les promesses des colons britanniques n’ont jamais été légalement enregistrées, mais faites verbalement. [9]

Au cours des années qui ont suivi, les organisations internationales de conservation ont redoublé d’efforts pour contrôler et influencer la région du Serengeti. En 1961, craignant que l’indépendance africaine ne vienne compromettre les projets de conservation coloniaux, l’UICN, avec le financement de l’UNESCO et de la FAO, a parrainé une conférence internationale sur la conservation à Arusha, en Tanzanie. [10] Un rapport préparé par l’UICN à propos de la conférence explicitait ces craintes : « Une évaluation impartiale des problèmes mondiaux de conservation de la faune et de la flore sauvages a conduit l’UICN à conclure que le rythme accéléré de destruction de la faune, de la flore et de l’habitat sauvages en Afrique […] était le problème de conservation le plus urgent de notre temps. […] Ces ressources faunistiques et florales magnifiques et uniques pourraient venir à disparaître, simplement parce que les peuples autochtones n’ont pas utilisé des méthodes adéquates pour en tirer le maximum d’avantages économiques et culturels. » [11]. La conférence a abouti au Manifeste d’Arusha qui, entre autres choses, a attribué aux organisations internationales de conservation le rôle spécifique de fournir une expertise technique dans la planification et la gestion des aires de conservation en Afrique. [12] Ces groupes ont fait pression en faveur d’un renforcement des restrictions imposées à la culture, au pâturage et aux déplacements dans l’Aire de conservation de Ngorongoro (NCA). Pendant toutes les années 1960, l’application de ces règles s’est durcie, avec notamment des peines d’emprisonnement, des amendes et la confiscation des biens des Maasaï. [13]

Notes

[1] Tauli-Corpuz, V. Droits des peuples autochtones : Rapport de la Rapporteure spéciale du Conseil des droits de l’homme sur les droits des peuples autochtones. Assemblée générale des Nations Unies, A/71/229, 29 juillet 2016. (consulté 22 janvier 2019)

[2] Pour plus d’informations à ce sujet, lire : Mittal, A. et E. Fraser. Mittal, A. and E. Fraser Losing the Serengeti : The Maasai Land that Was to Run Forever. The Oakland Institute, 2018. (consulté 22 janvier 2019).

[3] Shivji, I. G. et W.B. Kapinga. 1998. Maasai Rights in Ngorongoro, Tanzania. Londres : IIED/HAKIARDHI, p. 7.

[4] Ibid

[5] Olenasha, W. « A World Heritage Site in the Ngorongoro Conservation Area : Whose World ? Whose Heritage ? » In World Heritage Sites and Indigenous Peoples’ Rights, eds. Disko, S. et H. Tugendhat. IWGIA – Document 129, 2014. (consulté 22 janvier 2019), p. 193.

[6] Rogers, P. J. « International Conservation Governance and the Early History of the Ngorongoro Conservation Area, Tanzania. » Global Environment, 4 (2009) : p. 88

[7] Autorité de l’aire de conservation de Ngorongoro. « Welcome to the Ngorongoro Conservation Area Authority. » (consulté 22 janvier 2019).

[8] Shivji, I. G. & W.B. Kapinga. 1998. Maasai Rights in Ngorongoro, Tanzania. Londres : IIED/HAKIARDHI, p. 9.

[9] Rogers, P. J. « International Conservation Governance and the Early History of the Ngorongoro Conservation Area, Tanzania. » Global Environment, 4 (2009) : p. 89.

[10] Rogers, P. J. « International Conservation Governance and the Early History of the Ngorongoro Conservation Area, Tanzania. » Global Environment, 4 (2009) : p. 97. Conservation of Nature and Natural Resources in modern African States : Report of a Symposium organized by CCTA and IUCN and held under the auspices of FAO and UNESCO at Arusha, Tanganyika, September 1961. International Union for the Conservation of Nature and Natural Resources, 1963. (consulté 22 janvier 2019).

[11] UICN. Conservation of Nature and Natural Resources in modern African States : Report of a Symposium organized by CCTA and IUCN and held under the auspices of FAO and UNESCO at Arusha, Tanganyika, septembre 1961. Union internationale pour la conservation de la nature et des ressources naturelles, 1963. (consulté 22 janvier 2019), p. 9

[12] Rogers, P. J. « International Conservation Governance and the Early History of the Ngorongoro Conservation Area, Tanzania. » Global Environment, 4 (2009) : p. 89. 98-99.

[13] Shivji, I. G. & W.B. Kapinga. 1998. Maasai Rights in Ngorongoro, Tanzania. Londres : IIED/HAKIARDHI, p. 13.